Jeudi 13 mars 2008

La "vraie vie" est celle qui s’impose à nous, impitoyable et imparfaite, indépendante de toutes nos volontés. Elle ignore la pitié et méprise cruellement tous nos rêves. Elle se commande à notre monde, sans compassion, sans daigner porter le moindre regard sur nous-même. La nature lui rend toujours ses droits et la place qui lui revient.
"L'autre vie" est celle que nous fabriquons, que nous modelons en réponse à nos désirs, nos espoirs, notre éducation morale et notre vécu. Elle n'est que le miroir de nos illusions et de nos ignorances... Et accrochés ainsi à ces rêves inconstants, nous nous trompons à nous-même, nous attribuant en toute vanité, un bon sens légitime; prenant pour vérité tout ce qui nous touche; entretenant la certitude comme on s'attache à l’orgueil. Dépouillés de toute véritable sagesse, nous y abandonnons notre faculté de partage et notre sens du discernement; confondant aisément les fausses vérités avec les justes faiblesses. Notre confort intérieur ne reposant finalement que sur notre capacité à dénier les pires défauts de notre espèce.
Mais en entretenant ces dispositions nocives, nous dénaturons la grande cause morale,  bafouant en toute impunité, les principes même de la part lumineuse de notre condition. Et nous continuons ainsi à évoluer avec une suffisance méprisable en créant un monde où l’apparence et le pouvoir restent les conditions d’existence corrompues mais impérieuses. 
L'histoire devrait pourtant nous avoir enseigné la défiance vis à vis de nous-même et la puissance infinie de nos égarements, comme ces dépravations misérables qui ont, dans notre passé, poussé l’homme à se révolter, et à s’élever dans le respect de lui-même. Mais cette noble conscience s'est, dans son emportement, écarté progressivement de son sens originel et a fini par en oublier l’existence même de l’injustice et de la misère toujours présentes et toujours pesantes ; l’indifférence s’installant sournoisement comme une insulte à ce siècle moderne.
Ce monde tant idéalisé et si plein de promesses, s’est-il donc, dans son ambition vorace, débarrassé de son véritable humanisme ?
Certes oui ! …et chacun le revendique avec imposture dans un esprit passif où l’intérêt individuel se pose en maître. Là où le vice et la vertu, pourtant si opposés, se sont rapprochés jusqu’à se confondre, dans un profil humain terriblement égoïste et égocentrique.
Ainsi, sous cette « condition humaine » qui se glorifie de son apothéose, se révèle la plus inconsciente des injustices décadentes.
« La lumière naîtra au contact des idées avec les faits et les hommes ».
Mais notre évolution, s’est égarée dans cette grande marche. Les ambitions s’entrechoquent et se confondent dans le tumulte nébuleux d’une société qui se dit arbitrairement humaine et grandissante, mais où, chacun s’efforce de faire valoir ses capacités de jugement et ses fausses compassions, où chacun cherche à imposer, non sans vanité, sa propre force de raison, où l’intérêt individuel règne en maître sur toute chose. Et nous nous perdons ainsi dans notre ascension à la maturité, atrophiant sans conscience, les fondements même de l’idéalisme social au profit de l’intérêt individuel.
Nous revendiquons de grands principes humanistes mais nous nous agitions dans ce décor immense où, au derrière de la scène, nous nous adonnons au culte du pouvoir, de la possession, de l'individualisme et de l’apparence tant notre esprit est débile.
C’est la réalité même, du faux bonheur dans cette vraie société.
La sagesse de l’humilité devrait pourtant nous amener à plus de lucidité à notre encontre et conduire notre esprit à plus de sévérité vis à vis de toute chose et de nous même. Mais tout cela n'est que pure vanité et l'indulgence semble s'imposer comme une première sagesse.Nos dispositions nous échappent et ne méritent probablement pas le procès que l'on en fait. Nul n’est d'ailleurs vraiment en droit de juger de cette fatale condition humaine qui nous habille tous de façon si différente et tellement ressemblante.
Albert Camus, dans une vision sage l'entendait ainsi : « Pessimiste quant à la condition humaine, je suis optimiste quant à l’homme. ».
Alors contentons-nous, par sagesse, de suivre cette intimité cachée si peu qu’elle se nourrisse de vrais sentiments profonds. Tentons de retrouver toutes nos émotions perdues qui, bien qu’elles puissent altérer notre plénitude, n’en sont pas moins un reflet de nous même. Et gardons-nous de les écarter de nos dispositions, croyant, à tort, avoir surmonté des travers qui n’existent que pour nous disculper des faiblesses du moment.
Et plongeons sans retenue dans cette ultime dévotion, adhérons sans modération à cette ambition de Barrès, « Courrons à la solitude ! Soyons des nouveau-nés ! Dépouillés de nos attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n’est pas notre âme, véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve où nous embellir par de sagaces expérimentations. »
Et enfin, peut-être,… oui, peut-être,… nous pourrons nous sentir apaisés et regarder le monde avec une sérénité reposante et majestueuse… impassible comme Dieu lui-même dirait Rousseau.

AAMB

publié dans : Pensées
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